November 8th 2015

Алматы

Premier voyage au Kazakhstan. Nouveau pays. Bienvenue à Almaty.

Avant de prendre place à bord du vol Astana Airlines KC922 à destination d’Almaty, on m’avait demandé à plusieurs reprises :

« Mais pourquoi le Kazakhstan ? Que veux-tu faire là-bas ? Est-ce vraiment une bonne idée ? »

Certes, le Kazakhstan n’est certainement pas une destination typique pour quelqu’un venant de l’Europe de l’Ouest et sans aucune attache sur cet autre côté du globe, autrefois bastion du monde soviétique. Il y a tellement d’endroits à découvrir en France après tout, sans compter l’Italie, l’Espagne et tout ce pourtour méditerranéen que j’affectionne particulièrement. L’accès à la grande bleue depuis Zurich est facile, l’infrastructure y est majoritairement de très bonne qualité, la cuisine est excellente et les périodes en début et fin de saison y sont souvent calmes et agréables.

« Mais va-donc en Grèce plutôt que d’aller dans cet état post-soviétique ! »

Ce à quoi on aurait pu ajouter: la vie est trop courte pour boire du mauvais vin.

Seulement voilà, je tenais à voir autre chose. Je me demandais ce qui arrive à quelqu’un qui – année après année – revient sans cesse aux mêmes endroits. Nos expériences nous façonnent. Elles forment notre vision du monde, de la vie. Les lieux et les personnes que nous fréquentons sont une partie de nous. Il y a évidemment une composante sociale dans ce comportement à répétition. Les traditions ont leur importance. Le besoin d’un environnement familier aussi, tout comme la nostalgie et les souvenirs d’enfance.

Mais de temps en temps, il faut aussi laisser place à cette envie de découvrir autre chose. Sortir des sentiers battus et se laisser guider par le premier instinct qui produit l’instruction : la curiosité. Faire de nouvelles connaissances. Entendre les sons d’autres langues. Découvrir de nouveaux paysages. Dépaysement. Se perdre dans un nouvel environnement. La désorientation positive permet de modeler de nouvelles perspectives.

Et dans le cas du Kazakhstan, cette désorientation positive est facile à trouver. Les sons de la langue kazakhe s’y mélangent au slave oriental, les couleurs ocres de la vallée de Charyn viennent trancher avec le bleu du lac Almaty bordé par les montagnes du Tien Shan tandis que l’hospitalité, particulièrement chaleureuse dans cette partie du globe où le froid hivernal règne pendant la majeure partie de l’année, n’y est pas seulement une tradition mais une loi : c’est là –en partie – ce que l’on peut trouver dans ce pays.

Une semaine au Kazakhstan.

Voilà pourquoi.

Tien Shan mountain range roads
Almaty Tien Shan mountain range

Sergey, un guide kazakh né et élevé à Almaty, nous fait serpenter à bord de son Nissan Patrol sur cette route sinueuse en direction de BAL, le « Big Almaty Lake ». Pas même 48 heures se sont écoulées depuis que j’ai foulé le sol kazakh et l’excursion au canyon de Charyn la veille, ainsi qu’une première expérience de la vie nocturne d’Almaty jusqu’à tôt le matin, ne m’ont laissé que peu de temps pour digérer le décalage horaire. De l’autoradio jaillit un flot de chansons folkloriques dont je ne comprends rien, mais Sergey sourit comme un gamin et me fait comprendre qu’il s’agit là de musique russe et non pas kazakhe.

Avant de nous arrêter au bord du lac, il préfère me montrer la vue du plus haut point accessible en voiture et nous continuons ainsi notre route. Virage après virage, sans qu’aucun autre véhicule vienne croiser notre ascension.

Le paysage me rappelle celui des Alpes. Avec une certaine touche soviétique cependant, comme cette centrale hydroélectrique construite par des prisonniers de guerre japonais et alimentant aujourd’hui encore – malgré un certain degré de vétusté – l’ancienne capitale du Kazakhstan en électricité. Et les montagnes montent bien plus haut que ce à quoi je suis habitué de voir en Suisse ou en Savoie.

On est maintenant à plus de 3000m apparemment.

Nous arrivons à un poste-frontière.

« Passport » me dit Sergey tout en me faisant un geste de la main. Je lui donne le petit livret avec l’emblème de la République française en couverture alors qu’il sort du véhicule. Le garde militaire en poste est seul. Il s’avèrera plus tard que plusieurs patrouilles militaires circulent dans la zone avec pour objectif d’empêcher le passage des contrebandiers venant d’Afghanistan et passant à travers le Kirghizistan et le Kazakhstan afin de rejoindre la Russie.

Sergey me demande si je n’ai pas une cigarette pour le garde. Je réponds d’un court « Prosti (Désolé) » avant d’ajouter en anglais « I don’t smoke ». Le jeune soldat a l’air bien malheureux. Nous remontons dans notre 4×4 japonais tandis que la barrière de sécurité est relevée et quelques séries de virages plus tard, après avoir laissé l’observatoire astronomique et le kosmostantcia – deux vestiges de l’ère soviétique encore en activité malgré la pollution lumineuse causée par le développement effrénée d’Almaty – derrière nous, Sergey coupe le moteur. La route s’arrête ici.

« Not bad eh ? »

J’acquiesce d’un signe de tête. La vue est superbe. Nous restons, durant plusieurs minutes, debout au bord de la route, à regarder ces montagnes ceinturant ce fameux Big Almaty Lake (qui n’est pas si grand en fait, en tout cas bien moins que le lac Issyk Kul juste de l’autre côté de la frontière kirghize). C’est vraiment calme. Je fais signe à mon guide que je vais descendre vers le lac à pied et qu’il peut me retrouver en bas, sur une place de stationnement que je montre du doigt.

“In two hours down there, ok?”

“Ok”, me dit-il tout en levant le pouce.

Et me voilà parti pour une randonnée de deux heures au milieu des «montagnes célestes » (sens du terme « Tian Shan » en mandarin « 天山 »). Je me dis très vite qu’il faudra un jour faire un tour de l’autre côté de ce cinquième plus haut relief du monde, à l’Est, afin de voir le désert du Taklamakan. Mais ça, ce sera pour une autre fois. Chaque chose en son temps. Une fois arrivé au bord du lac, d’un bleu turquoise assez impressionant, je décide de piquer un court somme dont la sonnerie de mon portable me sort seulement quelques minutes plus tard. Maudit jetlag.

« Go ? » me demande Sergey.

Et je réponds: « Yes, go. »

Rentrons à Almaty.

Tiens Shan mountain range military checkpoint
Tien Shan mountain range
Big Almaty Lake Tien Shan Almaty
BAL Big Almaty Lake
Big Almaty Lake
CH6A7749
Panfilov park entrance gate

Bien que l’ancienne capitale du pays me serve de QG pendant ce séjour, je ne passe en fait que très peu de temps à Almaty. Je veux bouger le plus possible. L’écrivaine anglaise Lisa St Aubin avait écrit au sujet de ce désir de bouger et voyager : Voyager est comme flirter avec la vie. C’est comme dire « je pourrais rester et t’aimer, mais je dois y aller, c’est ici que je descends. »

Assis dans un taxi en direction de Panfilov Park, le chauffeur me demande en anglais : « Are you American ? ».

« No. French and German. » et je lui renvois la question : « What about you ? Born and raised in Almaty ? »

« Yes, but I lived in Odessa many years. I miss the sea. »

Le GPS sur mon portable indique qu’il va nous falloir une bonne dizaine de minutes avant d’arriver à destination. Il est mardi et le trafic matinal dans lequel nous sommes tombés requiert de patienter un peu encore.

« What did you do in Odessa ? »

« I was fighter pilot. » me répond-il avec son accent russe.
Je le regarde. « You were a fighter pilot ? On a MIG ? »

« Da » lance-t-il, avant d’ajouter : « MIG-29. »

Je ne détecte pas le moindre soupçon de fierté dans sa voix. Un chauffeur de taxi qui était – à l’époque de l’URRS – pilote d’avion de chasse et titillait régulièrement MACH-2 est en train de me conduire à travers ces embouteillages. Niveau vitesse, ce n’est pas la même chose. Nous passons le restant du parcours à parler de politique et j’ai droit à quelques anecdotes de son enfance ici à Almaty.

Deux ou trois “spasibas” plus tard (je ne sais pas pourquoi, mais j’adore dire « spasibas » et je dois presque me forcer à ne pas le dire sans arrêt), j’entre dans le parc Panfilov et me retrouve devant l’imposant monument des 28 gardes de Panfilov. Tout est en excellent état, bien soigné. Des roses fraîches ont été déposées sur le bloc central, juste à côté de la torche, symbole de la flamme éternelle. On ne plaisante pas avec l’histoire ici.

J’enchaîne avec la Cathédrale de l’Ascension, magnifique édifice appartenant à l’Église orthodoxe, et construit entièrement en bois, sans un seul clou. Le tremblement de terre de Kebin, en 1911, qui a fait beaucoup de dégâts à Almaty, a presque entièrement épargné ce bâtiment.

Un véritable « signe du ciel» me dit-on.

Mais sans doute est-ce lié à cette structure en bois, plus souple et davantage capable de résister à un séisme, tout comme les yourtes dans lesquelles vivaient alors de nombreux Kazakhs et également grandement épargnés.

Panfilov heroes memorial
The imposing war memorial Panfilov Park
War memorial Panfilov park
Zenkov cathedrals wood Kazakhstan Almaty
Zenkov cathedral Kazakhstan
Cathedral Zenkov Almaty Kazakhstan
Almaty Zenkov Cathedral
Zenkov Cathedral interior
Almaty Zenkov Cathedral Kz
Zenkov-Cathedral-Broom-Lady
Zenkov Cathedral Almaty decoration
Zenkov Cathedral decorations interior

Je passe une bonne demi-heure à l’intérieur, à regarder le va-et-vient des gens sous ces charpentes. On y respire l’odeur de l’encens mélangée à celle de l’huile et des bougies alors que les vitraux filtrent agréablement la lumière. J’aime cet endroit.

Le reste de ma ballade à travers Almaty me fait voir d’autres facettes de la ville. Almaty est le côté occidental et moderne du Kazakhstan tout en étant clairement ancré dans un passé à dominance asiatique et traditionnel. Le brassage des cultures, puisqu’on y croise Russes, Ukrainiens, Tatars, Ouïghours, Chinois, Coréens mais aussi Européens et Américains et sans doute bien d’autres encore, est très fort et je constate que c’est avec une certaine ouverture d’esprit que les gens s’adressent à moi.

Avec un âge moyen inférieur à 30 ans pour une population de 17 millions d’habitants, le Kazakhstan est un pays très jeune de par sa démographie et Almaty n’est pas une exception. La vie nocturne est particulièrement animée et malgré trois dévaluations du tenge (la monnaie kazakhe) en 2015, les jeunes affichent un optimisme assez étonnant.

Je jette un coup d’œil à ma montre.

Il est temps pour moi de retourner à mon appartement près de Dostyk Avenue et de plier mon bagage. Taraz, centre de l’Oblast de Zhambyl, est ma prochaine étape.

Et moins d’une heure plus tard, après avoir fait le check-in au comptoir de la SCAT-Airlines – une compagnie aérienne à réputation quelque peu sulfureuse – je me retrouve à regarder ce même tarmac sur lequel je suis arrivé il y a 72 heures.

72 heures.

Merci Almaty.

Spasiba et à bientôt.

Photos prises avec un Canon 5D Mark III couplé aux objectifs Canon 50mm 1.2 et Canon 16-35mm 4.0.

Les captures de nuit ont été réalisées par Pavel Ilyukhin.

Droits  acquis au travers de 123RF.

Cet article est également disponible en langue allemande et anglaise.

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