March 16th 2015

Réflexions sur la finance

Réflexions sur le secteur de la finance et de son avenir.

Il y a de ça environ dix ans, à l’époque où un abonnement étudiant me permettait de recevoir le Financial Times et Time Magazine pour quelques francs suisses seulement, je me souviens avoir été frappé par unepublicité pleine page montrant le scintillant quartier de Pudong à Shanghai avec une phrase assez percutante, longue de cinq mots :

“We live in financial times.”

Une traduction mot par mot aurait alors donné :

“Nous vivons des temps financiers. ”   

Cela dit, le véritable sens de la phrase se rapprochait davantage d’un :

“Nous vivons des temps régis par la finance.”

Simple.

Direct.

Percutant.

Jeune adolescent, l’importance du monde de la finance au sein de l’économie (locale ou globale) se révélait doucement à moi dans les pages du cahier saumon (aujourd’hui devenu le cahier blanc) du journal Le Figaro, dont j’essayais de déchiffrer le contenu. Mon père me poussait régulièrement à en lire les articles dont je ne comprenais alors que très peu.

« Cela viendra », disait-il, avant d’ajouter :

« La finance est le sang de l’économie. Il est important d’en comprendre certains de ses mécanismes. »

Quelques années plus tard, alors que j’avançais dans mon parcours universitaire, le nombre de crédits ECTS particulièrement élevé pour les classes obligatoires de Macroéconomie, de Microéconomie, d’Analyse de Corrélation et de Régression, de Théories d’Investissement et de Financement, etc. était un signal clair de la faculté aux étudiants: pas de diplôme en gestion d’entreprise sans une solide formation en économie et finance. Nous devions intégrer les préceptes de Kaldor, Markowitz et co.

Au plus fort de la crise financière, alors que le secteur bancaire était au centre de l’attention des médias, que les termes de « crise de liquidité », « crise de solvabilité » ou encore « crise de confiance » revenaient sans cesse, décoder et comprendre les évènements secouant les marchés était devenu une sorte de fil conducteur à travers de nombreux cours.

Un étudiant venant de Barcelone et en période d’échange à St. Gall me raconta ceci:

« Aujourd’hui en Espagne, tout le monde parle d’économie et de finance. La population espagnole a reçu une formation accélérée sur ces sujets. Ils sont au centre de presque chaque conversation. »   

Ma vie estudiantine est révolue depuis fin 2010 et quatre années se sont écoulées depuis mon entrée dans le secteur financier à Zurich. Sur le plan macroéconomique, la zone euro se remet lentement et aura sans doute encore besoin d’un long travail de fond. Le Vieux Continent n’est pas encore rétabli.

Cependant, une autre transformation est à l’œuvre dans le secteur bancaire et financier. Une transformation qui avance bien plus vite que l’environnement économique dans lequel elle se fait et qui impacte – aujourd’hui déjà – profondément cette industrie. Il s’agit de la transformation par la technologie. Plus précisément, les technologies de l’information et de la communication (TIC).

La digitalisation du secteur bancaire et financier est en cours. Au sein des grandes banques, elle a commencé dans les départements du back office et du middle office à travers l’automatisation de certaines tâches de comptabilité et le calcul des gains et pertes du front office. Les technologies ont ensuite gagné du terrain et se sont propagées jusque dans le front office où des métriques en temps réel permettent de directement gérer les risques sur les opérations de vente et d’achat.

Cette digitalisation rampante de la finance touche l’ensemble des acteurs, y compris les particuliers. Depuis la fin des années 1990, un nombre d’individus à croissance constante prend soi-même en charge – à travers internet – une partie ou la totalité de sa gestion de fortune. Ces particuliers achètent, et ce de manière totalement indépendante, actions, obligations, produits structurés, ETFs et de nombreux autres produits financiers. Quelques clics suffisent.

Cependant, gérer un portefeuille demande souvent un certain niveau de connaissances, voir une affinité pour les produits financiers.

Et la gestion de portefeuille est aussi un exercice qui peut se révéler très chronophage, car il faut y investir une partie de son temps pour surveiller l’évolution des marchés et acheter/vendre des positions en fonction des objectifs fixés.

Les nombreux traders invétérés n’y verront là aucun inconvénient, mais pour la grande majorité des investisseurs privés, gérer – sans aucune aide externe – un portefeuille de titres est un véritable casse-tête. Le besoin d’une solution permettant de déléguer la gestion tout en gardant un accès constant, à toute heure du jour et de la nuit, et sans aucune restriction géographique, se dessine.

En somme, c’est le rêve d’un service personnalisé qui apparait ici.

Et la banque privée correspond – dans les grandes lignes – à ce désir, car elle met à disposition de sa clientèle un ensemble de services personnalisés.

Mais ces services sont – en principe – uniquement accessibles à une clientèle fortunée, puisque construits autour d’équipes qualifiées et donc, forcémment, coûteuses. Le « private banking » requiert par ailleurs d’importants niveaux de liquidité de sa clientèle, ce qui explique également pourquoi une certaine masse est nécessaire avant de pouvoir faire appel à ses services.

La technologie va permettre de démocratiser une partie des services de la banque privée.

Des algorithmes capables de gérer de manière totalement automatisée des portefeuilles de clients apparaissent. Ils fonctionnent jour et nuit. Sept jours sur sept. Ils peuvent gérer un nombre quasi illimité de portefeuilles avec diverses stratégies d’investissement, de profils de risque et de préférences sans aucunement impacter la qualité et la performance du service. Pour une fraction des coûts de la gestion de fortune traditionnelle. Le digital/electronic private banking gagne du terrain.

Selon le Asia-Pacific Wealth Report 2014 établi par Capgemini et RBC Wealth Management, “d’ici 5 ans, 82% des particuliers très fortunés domiciliés en Asie-Pacifique (hors Japon) règleront les aspects touchant à la gestion de leur fortune par des canaux électroniques, contre 61% des particuliers très fortunés dans le reste du monde.”

Autour du globe, de la Silicon Valley à Hong Kong en passant par la Suisse, toujours numéro un de la gestion de fortune, des entreprises FinTech tels que Wealthfront et Betterment viennent challenger les géants de la finance.

Pendant ce temps-là, les grandes banques externalisent un nombre croissant d’activités “non stratégiques” afin de faire face à la hausse constante des coûts.

De jeunes banquiers en Asie quittent les grandes tours de verre et viennent grossir les rangs d’entreprises IT tels que Avaloq, spécialiste des services de back office dans le domaine de la gestion de fortune.

Ces jeunes ont bien compris les paroles de Bill Gates qui clamait il y a quelques années :

« Les services bancaires sont nécessaires, mais les banques ne le sont pas. »

Les technologies de l’information et de la communication changent la donne. Les grandes structures bancaires vont devoir s’affiner. Une industrie qui n’a pas connu – dans sa manière de fonctionner – de perturbations majeures pendant la majorité du 20ème siècle est contrainte de se réinventer. L’ensemble des processus est à redessiner.

Le secteur bancaire et financier du 21ème siècle aura un besoin accru en architectes IT et ingénieurs informaticiens disposant des compétences et du savoir-faire nécessaires à la construction des nouvelles structures. C’est le « second âge des machines » que décrivent Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee.

L’industrie de la finance opère actuellement sa mutation d’un secteur encore largement dépendant de la main d’œuvre vers celui d’un secteur mettant l’accent sur la technologie. Dans ce nouvel âge, les banques suisses vont devoir adapter leur approche traditionnelle de la gestion de fortune.

À quoi ressemblera vraiment la finance de demain ?

Ce futur se construit déjà aujourd’hui, mais le chantier est tellement important qu’il reste difficile d’imaginer à quoi les nouvelles structures ressembleront une fois terminées. Ce qui n’arrivera d’ailleurs jamais, puisque c’est un chantier perpétuel dans lequel les divers acteurs sont aujourd’hui engagés.

Aujourd’hui plus que jamais, la seule constante, c’est le changement.

Photos prises au fil des années avec divers types d’appareils.

Cet article est également disponible en langue anglaise et allemande.

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